La crise actuelle du capitalisme représente-t-elle un moment propice à la révolution ?La crise ne représente pas un moment par elle-même. La crise de 1929 a certes entraîné des mouvements révolutionnaires importants à travers l’Europe, mais elle a aussi débouché sur des fascismes, et finalement sur la guerre. Il faut se méfier des crises ; les crises ne sont jamais que l’aspect négatif des choses : c’est la destruction, et d’une part la consommation de nouvelles valeurs révolutionnaires et émancipatrices et d’autre part le rejet de valeurs périmées qui ont amené à la crise, elle-même. La crise crée indéniablement des troubles, de la misère et de l’incertitude. De plus, les forces révolutionnaires actuelles ne sont pas en bon état. La circonstance est une chose, la préparation en est une autre. En effet, la Droite est toujours prête pour la révolution, les révolutionnaires jamais. C’est une loi néfaste de l’histoire : ce n’est que dans certaines circonstances très particulières que surgissent les moments.
Est-ce le capitalisme dans son entièreté qui est en échec, ou seulement une partie, le capitalisme financier, comme l’annonce de nombreux dirigeants ?
Les défenseurs du capitalisme sont nombreux, actifs et puissants. Certes, ils sont moins nombreux qu’avant la crise mais ce sont eux qui détiennent le pouvoir. Ils ont donc tout intérêt à dire que ce n’est pas le capitalisme, lui-même, qui est en cause, mais simplement une partie du capitalisme. Ils ont ainsi commencé par annoncer que les coupables étaient les irresponsables de la finance. Somme toute, cela fait cinq siècles que le capitalisme financier est une partie constitutive et fondamentale du capitalisme en général. Ensuite, ils ont reconnu avoir commis des imprudences. Et enfin, ils ont laissé entendre qu’il y avait un certain banditisme au sein du capitalisme, c’est-à-dire que la rapacité, l’appropriation privée, et la volonté absolue de s’engraisser par tous les moyens pouvaient conduire à des difficultés, à des écroulements ou à des impasses. Or, cette crise est une leçon sur le sens véritable du capitalisme qui est qu’on ne peut confier la direction d’une société dans son économie, dans sa politique et dans ses rapports sociaux aux appétits privés. L’enrichissement permanent conduit à un moment donné, généralement au bout de séquences qui ne dépassent guère une vingtaine d’années, à des crises dramatiques, d’autant plus dramatiques que ceux qui supportent leurs conséquences ne sont pas les principaux intéressés, mais la masse des gens ordinaires.
Et un mouvement international aujourd’hui ?
Le grand problème aujourd’hui, c’est l’unité au sens de l’unité populaire, l’unité active. Non seulement du point de vue de la dimension internationale, mais même à l’intérieur des pays, de nombreuses manifestations, de nombreuses protestations et de nombreuses révoltes restent encore séparées et disjointes, pourtant toutes référées à des intérêts communs, mais ne cherchant que l’intérêt particulier des acteurs de chaque contestation.
Ces mouvements de contestation, y compris les séquestrations, qui ont lieu notamment en France, peuvent rappeler les prémisses des révoltes de la fin des années 1960. En effet, il y a eu des séquestrations de patrons à Saint-Nazaire et à Caen qui ont précédé mai 1968. Toute forme de violences, modérées soient-elles, peut être prise comme un signal d’un éventuel moment révolutionnaire, et non comme une situation particulière. Elles apparaissent à un instant où la situation économique ou politique est vécue de façon intolérable par une partie de la population. Les cas de licenciement généralisés ou de fermeture d’usines se confrontent à des gens dont la vie risque d’être brisée et dont l’existence est brusquement et entièrement réduite. Ils ont donc le sentiment d’être dans leur bon droit, à tort ou à raison, en protestant de façon véhémente contre ceux qu’ils tiennent pour responsables de cette situation. Le dirigeant d’entreprise est l’emblème et la source de la situation nouvelle, et donc dans ce cas-là il doit subir avec ses victimes.les décisions qu’il a prises.
La morale est-elle en passe de changer ?
Des formes d’intervention, d’action et de mobilisation, qui avaient disparu pendant une longue période, réapparaissent telles que la séquestration des patrons, les nombreuses manifestations – et participations – répétées et insistantes, ou encore le mouvement des étudiants et professeurs en France. Des corps de métier, d’ordinaire flegmatiques ou intégrés dans l’ordre établi, manifestaient une virulence certaine. Ca a été le cas de la magistrature, de la médecine hospitalière. Tout cela dessine un paysage tourmenté dans lequel les formes d’action, elles-mêmes, changent. Bien qu’il y ait des caractéristiques différentes entre chaque pays, tous les mouvements de contestation, qui se dévoilent aussi bien dans les pays occidentaux que dans les pays en développement, commencent à se construire, certes de façon encore un peu obscur, mais cherchent une nouvelle vision du monde. Ce qui annonce que le grand cycle réactionnaire qui a commencé au début des années 1980, au moment du triomphe incontesté du libéralisme économique, vient de s’achever. Depuis l’effondrement du communisme, la vision que les gens peuvent avoir de l’avenir est prisonnière de cette unicité capitaliste, de ce fait le sujet n’est plus considéré que, d’un côté comme une pièce travailleuse de ce système, et de l’autre comme un consommateur de masse, source de profits pour les exploitants et producteurs avérés. L’avenir de l’individu est ainsi la somme du salariat et de la consommation. Cela ne vaut naturellement que pour la partie du monde qui peut s’offrir des biens et services en masse. Pour le reste du monde, dans les pays en développement (pays moins avancés de l’époque), misère, guerre civile et expatriation forcée se sont substituées à la consommation de masse en subissant les premières foudres de la mondialisation. C’est ainsi qu’à partir des années 1980, on nous répète que l’économie de marché est le seul et le meilleur système économique possible. Toutefois, on ne peut nier dans une vision objective que le capitalisme est le seul système qui a permis l’enrichissement des populations et leur accès à un confort et une qualité de vie supérieure. En exportant le modèle économique occidental dans des pays comme la Chine et l’Inde, ces derniers ont pu participer à l’enrichissement de pays qui jusque-là étaient extrêmement pauvres. Si à un moment donné le capitalisme s’est imposé, c’est surtout parce que l’autre hypothèse, l’hypothèse communiste, s’était effondrée.
Le capitalisme est-il l’intérêt de quelques uns ?
Le capitalisme est un système complexe d’organisation de la production qui malgré tout considère qu’en dernier ressort le moteur le plus efficace de l’organisation de la production est l’intérêt privé ; et non pas l’intérêt de chacun. Il ne représente l’intérêt que d’une petite oligarchie, telle que le monde de la finance. Après quoi, on nous affirme que l’intérêt de cette oligarchie peut faire le bonheur général. Mais, ce n’est pas prouvé. En réalité, ce n’est prouvé que dans des séquences temporelles extrêmement courtes, ce n’est prouvé ni à l’échelle planétaire, ni à l’échelle du temps tout entier. Certes tout le monde profite de cet enrichissement, mais jusqu’au moment où une crise éclate, où une guerre chemine et où les catastrophes se préparent. Le capitalisme a une longue histoire et on sait de quoi il est capable. Le communisme avait 70 ans lorsqu’il s’est effondré, mais le capitalisme, lui, existe depuis cinq siècles et les dévastations qu’il a provoquées ont été plus grandes que celles engendrées par le communisme ou le socialisme. Les désastres qui se passent en ce moment-même sont considérables. Nous vivons certes dans des petits secteurs protégés et opulents, mais nous ne restons pas à l’abri de la crise pour autant et il faut voir la situation mondiale dans son ensemble.
Critique de la démocratie, corolaire du capitalisme:
Quand les banques ont commencé à flancher, on a trouvé dans les poches de l’Etat des milliards dont on ne connaissait auparavant pas l’existence et qui ont servi à les renflouer. Le grand mot d’ordre des Etats face à la crise a été d’approvisionner en capitaux le passif des banques afin de sauver et soutenir un système économique dérégulé, sans foi, ni loi. Les démocraties libérales sont donc bien au service de ce système et sont en état de trouver des ressources qu’elles déclaraient inexistantes lorsqu’il s’agissait de venir en aide aux gens ordinaires. Néanmoins, la démocratie, en théorie, représente le droit de vote, le droit de s’exprimer et la liberté d’opinion. Mais fondamentalement, la démocratie telle qu’elle existe aujourd’hui, est un système particulier de construction des gouvernements. Et ces gouvernements construits ainsi ne fonctionnent vraiment que dans les pays où il existe un capitalisme développé. D’où l’hypothèse que cette forme de gouvernement est la forme appropriée au développement de ce système économique inégalitaire et excessif.
L’échec du communisme :
Le communisme était initialement l’idée, telle que Marx, Engels, Fourier ou Proudhon l’ont formulée, qu’une autre organisation de la société que celle dirigée par les intérêts privés était possible ; une société dans laquelle ce qui est commun, soit le collectif, doit être la finalité, et non les appétits et la férocité des intérêts privés de quelques uns. Pendant le XXe siècle, le communisme a signifié autre chose, une technique de pouvoir : un parti unique, une révolution violente et une organisation centralisée de la production. Cette signification-là du communisme a échoué. Le communisme en tant que forme d’Etat, en tant que forme de pouvoir et en tant qu’organisation centralisée et bureaucratisée de l’économie ne s’est avéré pas assez compétitif avec le capitalisme en dernier ressort. La conclusion peut donc être double : soit on oublie le communisme puisque cela été un échec et on se rallie tous au capitalisme et en avant pour les grandes fortunes et l’exploitation des plus pauvres, soit on tente de réformer le communisme en rénovant la doctrine marxiste et en s’appuyant sur les erreurs du passé. Certes le communisme a échoué, mais il arrive, y compris dans l’histoire des sciences, que des tentatives premières de formuler des hypothèses, de les réaliser ou de résoudre des problèmes échouent. Est-ce pour cela que l’on va abandonner le problème ? De même, va-t-on abandonner le problème du capitalisme sous prétexte qu’il a échoué provisoirement pendant cette crise ?
Effectivement, le capitalisme ne doit pas être abandonné parce qu’il vient d’entraîner le monde économique dans une crise importante, mais parce qu’il aurait dû être abandonné depuis bien plus longtemps que cela. Les raisons de l’abandon du capitalisme sont des raisons de principe, ce ne sont pas des raisons de fait : le capitalisme est l’organisation systématique d’une injustice et d’une inégalité à l’échelle mondiale et à l’échelle interne des pays. Cette organisation des inégalités, quelle que soit ses vertus marchandes, est inacceptable. On doit donc reconsidérer l’idée d’une société qui serait organisée de façon collective ou commune et qui ne serait livrée à aucun banditisme des appétits privés. Aujourd’hui, il faut rénover l’hypothèse communiste et réformer cette doctrine en redonnant une valeur positive au mot « communisme » : redorer le blason communiste !
L’aspect naturel du capitalisme :
Le capitalisme est basé sur une pulsion humaine que l’on appelle l’esprit de compétition qui est présent partout dans le règne animal, entre toutes les espèces, entre spermatozoïdes et entre différentes firmes compétitives, ce qui concéderait un aspect naturel au capitalisme. A l’inverse, une grande force de la théorie communiste est précisément qu’elle rompt avec l’idée d’un destin naturel de l’espèce humaine, c’est-à-dire qu’elle ne cesse d’infirmer que l’espèce humaine est une espèce animale comme les autres qui doit vivre dans la compétition, le darwinisme social et la lutte de tous contre tous. L’homme peut en effet s’élever au-dessus de sa condition ou de sa structure animale, il n’est donc pas obligé d’être gouverné par ses pulsions. Depuis très longtemps, la philosophie se défend que la pensée ne peut se construire qu’au-delà des passions humaines. Pourquoi la politique échapperait-elle à ce destin où elle-seule serait livrée aux pulsions ? L’idée communiste, qui est apparue dès les origines de la philosophie avec Platon dans son ouvrage République, affirme que l’espèce humaine peut suivre un autre destin que celui du reste des êtres vivants.
Au cours du XXe siècle, que ce soit en URSS, dans la Chine de Mao, chez Castro ou chez les Khmers Rouges de Pol Phot, le communisme a apporté unité et discipline, qui ont permis des victoires révolutionnaires. Jusque-là, il n’y en avait pas eu. Sans unité, ni discipline, la Commune de Paris a été une défaite. La question de la discipline est une des questions centrales de la politique de quelle que façon qu’on la prenne. Même le système politique démocratique a besoin de partis qui, d’une manière ou d’une autre, obéissent à une certaine conformité et à un certain ordre, celui de la grande discipline du capitalisme. La grande problématique du XXe siècle a été que le modèle de la discipline, choisie par les révolutionnaires, été calqué sur un modèle militaire et autoritaire. En examinant le succès de la révolution bolchévique d’octobre 1917 ou celui de l’insurrection populaire chinoise en 1949, on observe que les victoires communistes ont été liées à la guerre. Et en vérité, les Etats que l’on nommait socialistes ou démocraties populaires ont été des Etats qui ont adopté, pour la construction présumée pacifique de la société, des moyens utilisés pour l’insurrection ou pour la guerre. La tentative d’appliquer à une société civile et à la production d’un pays des méthodes de discipline militaires destinés à l’insurrection victorieuse a provoqué l’échec de la mise en pratique de la doctrine communiste. Mais quelle peut être une discipline communiste du temps de paix ?
Où trouve-t-on une discipline de pensée aussi rigoureuse que celle des mathématiciens ou des physiciens ? Personne ne soutient que les mathématiques, la physique ou la biologie sont des goulags totalitaires et pourtant y règne dans ses matières scientifiques la plus implacable discipline de pensée. Certes la science ne nous impose pas un style de vie, elle véhicule toutefois des conséquences sérieuses pour la vie de tous les jours et pour l’ensemble de la production technique et scientifique. La question de la discipline de pensée subsiste dès que l’on entreprend une action quelconque qui fait appel à la collectivité afin d’aboutir à une finalité commune à l’aide de moyens appropriés. Quelle est alors la nature de cette discipline ? En réalité, deux types de discipline coexistent : une discipline extérieure qui est de type militaire, mais en réalité passive, et une discipline intérieure assumée qui permet d’atteindre un but en procédant par démonstration comme un mathématicien. Cette dernière discipline est étrangère à toute contrainte externe, différemment de l’obéissance militaire mécanique, en se fondant sur des convictions intérieures singulières. Les enjeux de la politique aujourd’hui, que l’on peut appeler révolutionnaire, émancipatrice, égalitariste ou communiste, sont de renouer avec l’idée d’une discipline intérieure dont le sujet sera convaincu que pour parvenir à des objectifs d’égalité et de communisation, un certain nombre de règles doivent être respectées. L’hypothèse communiste, telle qu’elle a été formulée tout au long du XXe siècle mettant en exergue l’application autoritaire et permanente de la dictature marxiste, a échoué : les goulags, la police de la pensée, la Nomenklatura, les milliers de déportés et les millions de morts. Sur les siècles d’existence du capitalisme, les dégâts et les morts ont été tout aussi incommensurables : il y a eu des génocides entiers, des déportations de millions de gens d’un continent à un autre qui ont créé les bases historiques de la puissance financière et économique du capitalisme.
Comment parvenir à une nouvelle politique communiste ?
Devons-nous encore nous appuyer sur la lutte des classes pour parvenir à une nouvelle politique communiste ? La question des classes est une question, qui tentait, au XIXe siècle, de partir de l’analyse objective et scientifique de la société et d’en déduire une politique égalitariste. Or, actuellement, l’identification scientifique des classes est extrêmement difficile à appréhender. Aujourd’hui, il faut mieux se reposer sur certains principes. Marx était, d’un côté, un analyste très rigoureux du capitalisme et, d’un autre côté, il mettait en avant des principes fondamentaux, notamment dans Le Manifeste du Parti Communiste de 1848. Ces différents principes réorienteraient l’idée communiste. A propos de la lutte des classes, la seule force sur laquelle on puisse compter pour agir dans le sens d’une politique communiste est celle des gens les plus démunis, ce qu’appelle Marx « les représentants génériques de l’humanité ». Ils représentent l’humanité, non parce qu’elle possède telle ou telle propriété, mais parce qu’ils représentent l’humanité en elle-même, l’humanité nue, l’humanité qui est dans la simple force de son existence. C’est avec cela que prioritairement les politiques dites révolutionnaires ont fonctionné. Naturellement, les politiques communistes se sont aussi réalisées par l’alliance entre les figures intellectuelles, qui sont nécessaires à la construction de la pensée et des idées, et la masse populaire, qui se compose aujourd’hui des victimes de la crise économique, de la répartition inégalitaire du monde, de la misère, de l’exclusion et de l’oppression (étudiants, salariés sous-payés, sans-abris, sans-papiers et chômeurs). Le problème reste à savoir comment ces deux composantes de la société peuvent cohabiter ensemble. Si un jour véritablement, les étudiants, lycéens et jeunes des cités, les intellectuels de l’émancipation et de la révolution, et la masse des salariés ordinaires se rassemblaient sous des mots d’ordre qu’ils reconnaîtraient comme communs et étaient capables d’un minimum d’unité, particulièrement dans la discipline de la pensée, il y aurait des chances que la révolution ne soit plus une hypothèse en cette première décennie du XXIe siècle. Pour le moment, les facteurs de désorganisation sociale, les manques d’unité, et l’égoïsme collectif, qui se maintient dans des revendications propres au groupe et non universelles, dominent encore et se mélangent à la crise du capitalisme créant ainsi un avenir incertain et obscur à une possible révolution. Heureusement, toute obscurité prépare une lumière. Ainsi, des pratiques invisibles nourrissent les avant-gardes révolutionnaires unifiées. Ce sont celles qui sont peu médiatisées parce qu’elles sont limitées et restreintes, au sens que le poète Mallarmé parlait d’« action restreinte », à des revendications qui traversent l’univers social telles que les intellectuels qui participent de longue date à l’organisation du mouvement des sans-papiers. Ce n’est pas la société dans ce qui la domine ou dans le spectacle qu’elle produit, mais plutôt l’envers de la société dans son intérieur véritable. On voit ainsi se dessiner petit à petit des connexions sociales inexistantes autrefois à travers le travail invisible de l’hypothèse communiste.
Emission du jeudi 9 avril - Ce soir ou jamais - France 3
Site de l'émission: ce-soir-ou-jamais.france3.fr
Livre d'Alain Badiou: L'hypothèse communiste
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